vendredi 4 décembre 2015

Il était une fois... Rodrigo Diaz de Vivar, coups de théâtre en série.


            On peut traverser la scolarité française sans lire une seule pièce de théâtre de Racine, Molière ou Corneille, c’est-à-dire des grands auteurs classiques (au sens patrimonial et non littéraire du terme). J’en suis la preuve… Voici donc pourquoi je n’ai jamais lu le Cid, du moins jusqu’à aujourd’hui. Ma passion pour la Castilla y Leon m’a forcément amené à croiser ce personnage à Burgos, Palencia, Gormaz… Un dossier du mois semblait donc s’imposer, pour redonner une teneur historique à ce personnage dans nos esprits français.  
Un guerrier loyal et irréprochable, vraiment ?
            Le Cid, de son nom complet, Rodrigo Diaz de Vivar naquit dans la province de Burgos au début des années 1040. On sait peu de choses de son père qui se nommait probablement Diego Laynez. Comme tous les nobles de son époque, le jeune homme devient chevalier, homme de guerre comme son père et son grand père avant lui, il marche dans les pas de ses ancêtres. C’est aussi un homme cultivé dans le sens où il sait lire et écrire, ce qui n’est pas toujours le cas dans la noblesse européenne. Il est aussi bilingue puisqu’il parle couramment l’arabe en plus de sa langue maternelle. Il s’illustre très jeune par sa vaillance au combat, mais les hommes courageux ne manquent pas prêts à être couverts de gloire, alors pourquoi lui plus qu'un autre ? Rodrigo a un petit atout, puisque depuis l’enfance il s’est lié d’amitié avec le dauphin du royaume castillan, Sanche. Autant vous dire que ce dernier devenu roi, offre un poste à son ami. Ce guerrier reconnu s’illustre aussi bien sur les champs de bataille que dans les combats singuliers. Il y gagne son nom de campeadore, qui signifie alors maître d’arme.
            Tout aurait pu aller pour le mieux, si l’ami Sanche II n’était pas mort à Zamora, alors que le Cid approchait la trentaine. Alphonse VI monte sur le trône, remplaçant son frère bien opportunément, on le soupçonne d’être impliqué dans le décès de son aîné. Le nouveau roi arrange alors le mariage du virulent chevalier avec Jimena (traduisez par Chimène). Mariage arrangé, le Cid se trouve alors introduit dans la haute noblesse puisque sa femme est une cousine du roi. Certains prétendent qu’ils échangèrent leurs vœux dans l’église SanMiguel à Palencia. Rodrigo continue à n’en faire qu’à sa tête, et décide par exemple de prendre, sans consulter son souverain, la forteresse de Gormaz.

San Miguel à Palencia

Ses différents avec le pouvoir s’aggravent donc. En 1081 il s’exile, passant par le monastère de San Pedro, et devient plus proche d’un mercenaire que d’un chevalier loyal. Cet homme propose ses services à différents puissants, agrandit ses terres et prend le nom del Cid (dérivé du mot seigneur en arabe). Il n’hésite pas à servir de puissants musulmans à l’occasion. Mais il repasse aussi parfois au service du roi Alphonse avec qui il a fini par se réconcilier. Il domine Valence de 1087 à 1092 et de 1094 à 1099. Il meurt cette année là, laissant à sa femme la gouvernance de la ville, qu’elle tient presque quatre années. La famille du cid évacue la ville, emmenant l’illustre personnage avec eux. Son corps est alors installé dans le monastère San Pedro de Cardena, où il avait rapidement séjourné lors de son départ de Castille.

Une gloire bien au-delà de la mort
            Le guerrier aurait pu reposer en paix et se mêler aux autres grands noms de l’Histoire, mais c’était sans compter les légendes et sa descendance. En effet, l’une de ses deux filles devenue, par son mariage, reine de Navarre, sera l’arrière-grand-mère d'Alphonse VIII de Castille, roi alors qu’il a à peine trois ans et gendre d’Aliénor d’Aquitaine. Voilà le Cid inscrit dans la lignée des rois d’Espagne. Et puis, il y a la légende, nourrie de nombreux poèmes, celle du grand guerrier chrétien pourfendant des maures à n’en plus finir. On a vite oublié que Rodrigo a servi des émirs musulmans…   



            La gloire du Cid semble éternelle puisqu’il fait l’objet de multiples poèmes, d’abord en Espagne évidemment. Mais un jour, un auteur français, juste trentenaire, va marquer sa gloire en écrivant une pièce qui va devenir terriblement célèbre, il s’appelle Pierre Corneille. Cet auteur qui tente de modifier les codes du théâtre, sut faire du Cid un grand héros, en s’inspirant d’écrits venus de la péninsule ibérique. Quant à la vraisemblance historique, nous ne sommes pas à ça près, peu importe que les rois ne soient pas tout à fait les bons, chronologiquement parlant, les lieux non plus, après tout Séville ou Burgos, quelle différence ? Quoi qu’il en soit le XVIIe siècle s’est trouvé un héros espagnol, le Cid, et celui-ci deviendra un personnage clef de la littérature française.

1808, le Cid repart en guerre
L’histoire d’amour entre le guerrier castillan et les français avait donc bien commencé. Mais revenons au monastère de San Pedro de Cardena. Ses restes n’en bougent pas jusqu’au XIXe siècle, lorsque les troupes napoléoniennes, pillent le couvent en 1808. Cette histoire un peu compliquée n’est pas vraiment tranchée, mais ce qui est certain, c’est qu’une partie des ossements fut subtilisée par des militaires. Certains cadres de l’armée préfèrent apaiser les tensions en ré-inhumant le restes du guerrier dans un petit monument, à Burgos même, sur les rives du fleuve dès 1809. Finalement les ossements repartent au monastère en 1826 après négociation entre la municipalité de Burgos et l’abbaye. Mais comme, je l’avais expliqué dans l’article consacré au monastère, celui-ci ferme ses portes dix ans plus tard. On retransfère donc en 1842 les corps du Cid et de Chimène dans la capitale de province. Il faudra attendre 1920 pour le roi assiste à l’ultime enterrement du Cid dans la cathédrale de Burgos. Tous les ossements du Cid ne sont sûrement pas revenus à Burgos, certains sont partis dans les poches des français de Napoléon et ont peut-être même voyagé en Europe, mais tous les mystères ne peuvent être résolus. Reste que la France et la République Tchèque détiendraient encore des fragments du héros castillan, que l'Espagne tente de récupérer.  


Le XXe siècle le voit s’installer dans la mémoire collective, des statues à son effigie sont érigées, comme celle de Burgos. Un film est tourné en 1961. Aujourd’hui, le Cid est un atout pour l’Espagne, il a même son parcours touristique pour les aficionados du héros. On ne peut ignorer le Cid, personnage phare des deux côtés de la frontière mais de façon très différente, les pages wikipédia françaises et espagnoles dénotent de cette différence culturelle de par un contenu très différent. 

A bientôt pour d’autres découvertes en Castilla y Leon

P.S. : Le Cid aura échoué dans sa dernière bataille, puisqu’il n’aura su me faire aimer le théâtre, et ma lecture de l’œuvre de Corneille s’est arrêtée à la moitié de l’ouvrage.

GREGOR Isabelle, « Le Cid Campeador (1043 - 1099), De la réalité à la légende », Herodote, le 15 novembre 2011 [Disponible en ligne, consulté le 29 novembre 2015]

LE GOFF Jacques, Héros et Merveilles du Moyen Age, Seuil, 2005

PEREZ BARREDO Rodrigo, « El puzle de los huesos del Cid », Diario de Burgos, le 26 février 2012 [Disponible en ligne, consulté le 29 novembre 2015]


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