lundi 4 mai 2026

Le fronton Beti Jai : Un survivant, sauvé in-extremis !

Comme promis, en novembre dernier, je vous propose désormais quelques articles à Madrid, en privilégiant les petites curiosités qui ne sont pas forcément mises en avant dans les guides classiques. Nous allons nous rendre aujourd’hui dans le quartier de Chamberí. Il s’y cache un équipement singulier que beaucoup de touristes ne penseraient pas trouver au cœur de la capitale : un grand mur de pelote basque. Ce lieu, hors du temps et hors du commun, se cache un peu, mais vaut le détour. Suivez-moi, je vais vous faire découvrir l’histoire de ce survivant.

Nichée entre les immeubles, une entrée plutôt discrète vous attend pour accéder à l’œuvre de l’architecte Joaquín Rucoba. En 1894, la pelote basque, bien implantée dans la capitale, ouvre un nouveau terrain de jeu dans le chic quartier de Chamberí qui se développe alors. Cette discipline sportive connaît un essor très important depuis le milieu du XIXe siècle et la mode gagne la capitale ; les concurrents ne voient pas tous d’un bon œil ce terrain de plus à Madrid. A titre s’exemple, en 1891, il existait un immense terrain de 2000 places dans le quartier d’Atocha. Un autre avait ouvert l’année suivante dans le quartier de Moncloa, 5500 places.  


Le promoteur de spectacles José Arana, illustre personnage dans le monde des corridas, a déjà fait construire un fronton similaire au Beti Jai à Saint-Sébastien l’année précédente. A Madrid J.Rucoba dote le projet d’une façade semblable à celle d’un bel immeuble de cette fin de siècle, toujours visible aujourd’hui, et une autre néo-mudéjar. Le fronton, qui peut accueillir 4000 spectateurs, ne va pourtant servir à la pelote basque que jusqu’en 1918.  Il a, alors, déjà connu plusieurs crises et a dû fermer et être exploité par d’autres activités, jusqu’à sa fermeture définitive au monde du sport.


A partir de 1919, les lieux sont progressivement reconvertis pour une utilisation commerciale et de stockage. Au milieu des années vingt, un garage d’une marque américaine de voitures puis une concession Harley-Davidson s’installent. Les tribunes deviennent progressivement des logements en étant réagencées. Usine de plâtre, petit théâtre ou encore magasin de meubles sont autant d’activités qui vont se croiser dans ses murs. Dès les années 1960, certaines voix s’élèvent pour souligner l’intérêt architectural du lieu qui se dégrade. Encerclée, la façade néo-mudéjar est désormais dissimulée derrière des immeubles. Dans les années 1990, on envisage déjà une réhabilitation qui pourrait voir des bureaux occuper une partie du bâtiment, un parking serait aussi envisagé alors que des terrains de squash offriraient un nouveau destin sportif au fronton. Ce projet n’aboutira pas.

Le centre d'interprétation expose une Harley d'époque pour raconter les multiples usages du fronton

Abandonnée, une partie du bâtiment est touchée par un incendie en 2007. Le gardien des lieux y perd la vie. En 2011, enfin le classement en tant que bien d’intérêt culturel est obtenu. En 2015, Madrid obtient l’expropriation et peut envisager la restauration complète du monument. Vous avez sur le site officiel de très beaux montages avant/après, en suivez ce lien. Les travaux ont commencé en 2019. C’est en premier lieu la structure qui doit être consolidée et allégée des bâtiments qui avaient été ajoutés. C’est un travail long qui vise à la fois à sauver les lieux mais aussi à construire un centre d’interprétation pour en expliquer l’histoire. En 2025, le site reçoit le Premio Nacional de Restauración y Conservación de Bienes Culturales. Ce prix existe depuis 1994 et permet d’obtenir une dotation de 30 000€ pour une personne ou une institution.

En plus des visites libres et gratuites, le fronton est devenu un lieu de visites guidées, théâtralisées mais aussi de démonstration de pelote basque, revenant ainsi à sa fonction d’origine. Le centre d’interprétation au rez-de-chaussée est riche en informations et relativement parlant même si vous n’êtes pas brillant en espagnol. En un peu plus d’un an, il avait déjà reçu 140 000 visiteurs sur la totalité des activités proposées. On ne doute pas que de nouvelles idées viendront s’emparer des lieux dans les années à venir, pérennisant ainsi le fronton qui ne devrait pas redevenir une ruine avant longtemps.

Si vous allez à Madrid ne ratez pas cette visite, gratuite, où la foule ne se presse pas. Il rappelle que les pratiques culturelles des différentes régions d’Espagne se croisaient dans la capitale. Rappelons que la pelote basque fut sport olympique en 1900. Bien sûr on regrettera que de nombreux autres frontons de Madrid, celui de Recoletos bien plus tardif (1935), n’aient pas bénéficié du même sauvetage. Ce denier était un terrain couvert, brillant de modernité et le plus grand d’Europe, abîmé par la guerre et qui fut détruit seulement en 1973. Beti-Jai est donc un survivant qui permet de maintenir le souvenir de l’âge doré de la pelote basque madrilène.

Je vous retrouve bientôt pour une nouvelle visite en Castilla y León.


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