Nous continuons à nous arrêter dans nos promenades sur des détails, une statue ou une fresque par exemple, sur lesquels nous oublions parfois de nous attarder en voyage. Aujourd’hui, nous allons nous donner rendez-vous à San Salvador de Oña, juste devant l’entrée du monastère. Si le géant est l’attraction majeure, promenez-vous aux alentours, il a de jolis détails à découvrir. La statue qui va nous intéresser représente un illustre religieux et un de ses élèves près de la porte du monastère où l’on développa pour une des premières fois en Europe l’enseignement de la langue des signes.
Je vous présente Pedro Ponce de León. Attention ce n’est pas Juan Ponce de León, le conquistador issu certes de la même famille noble mais sans lien direct avec le bénédictin qui nous intéresse aujourd’hui. Revenons à Pedro qui naît à Sahagun au début du XVIe siècle, on a longtemps débattu de son année de naissance, un consensus actuel penche pour 1513 plutôt que 1520 comme ce fut longtemps le cas. Sur certains sites vous trouverez d’autres dates, qui le font remonter jusqu’à 1508.
Je vous ai déjà présenté le monastère bénédictin de Sahagun, dont il ne reste actuellement que des vestiges. Notre jeune Pedro y embrasse donc son destin de moine bénédictin dans les années 1520. Il est ensuite transféré à Oña, sans que l’on sache pourquoi. Les bénédictins restent généralement dans la même communauté suite à leur vœu de stabilité, sauf pour la création d’une nouvelle communauté par exemple. Là encore les historiens ne sont pas d’accord sur les raisons de la mutation de Pedro en 1536. Quoi qu’il en soit, il reste par la suite dans son nouveau monastère où il va réaliser l’œuvre de sa vie.
On dit que l’idée d’une langue parlée avec les mains et codifiée pour les sourds vint à Pedro en observant les moines. Ceux-ci utilisaient en effet des signes pour communiquer durant les périodes de silence. Pour lui, il y voit un moyen de communication adaptable, en effet il ne croit pas que les sourds soient diminués intellectuellement comme on le pense souvent à l’époque. Il réfléchit et développe une méthode qu’il décrit étape par étape avec un passage par l’écriture avant de parler et de lire sur les lèvres. Son langage des signes repose d’abord sur un travail alphabétique. Il va pouvoir perfectionner sa méthode avec deux élèves en particulier, les frères Francisco et Pedro Tovar arrivés au milieu des années 1540. Issus d’une noble famille où naquirent neuf enfants dont quatre atteints de surdité, leurs parents placèrent les deux frères à San Salvador de Oña. Ponce de León prend en charge leur éducation. En parallèle, se présente au monastère au début des années 1550 un jeune homme originaire de Burgos, Gaspar, sourd, qui souhaite entrer dans les ordres. Celui-ci réussira aussi à s’exprimer et à intégrer les ordres grâce au travail avec Ponce de León. D’autres élèves suivront. Pedro Ponce de León continue son travail à San Salvador de Oña et devient l’abbé des lieux, Pedro Tovar embrasse une carrière ecclésiastique et Gaspar retourne à Burgos pour entrer dans un monastère local.
Ponce de León meurt en 1584 et progressivement son œuvre intéresse de moins en moins de personnes. En Europe néanmoins, en France, en Angleterre par exemple d’autres hommes cheminent aussi pour travailler à l’éducation des sourds muets. On peut tout de même citer Ramirez de Carrion, né quelques années avant la mort de l’abbé, qui fut aussi un grand défenseur de l’enseignement des sourds. Il travailla lui, à la cour du roi, et forma par exemple le prince Emmanuel-Philibert de Savoie-Carignan qui, malgré sa surdité, fit carrière dans l’armée et servit un temps Louis XIV. Dans quelle mesure son maître eut connaissance des travaux de Ponce de León ? On ne le sait pas, mais les initiatives ne s’arrêteront pas désormais et, parmi les enfants qui peuvent accéder à ces maîtres déterminés, certains feront des brillantes carrières prouvant que Pedro avait vu juste.
On trouve des témoignages de quelques-uns de ses contemporains mais globalement il faudra attendre l’époque contemporaine pour qu’on réhabilite son travail. Dès le XIXe siècle, on recherche des informations sur sa méthode. Dans les années 1970, une thèse d’Esther Auricenea permet d’amorcer un vaste travail biographique sur le moine bénédictin. Depuis le travail n’a cessé pour mieux comprendre cette figure avant-gardiste qui voulait offrir une éducation à des enfants qu’on croyait incapables.
En 1984, la statue que nous voyons aujourd’hui rend hommage au frère qui se lança ici dans une extraordinaire aventure malgré les préjugés de l’époque. 400 ans après sa mort, le sculpteur Eladio Martínez Arosa propose une représentation en granit de l’inébranlable Pedro Ponce de León. Ce n’est pas le premier hommage de ce type, puisque le Retiro à Madrid abrite aussi une statue du bénédictin depuis les années 1920. Ce projet madrilène avait été lancé au XIXe siècle par Isabelle II dans les années 1860. Le monument d’Oña est un retour aux sources. Aujourd’hui, il n’est pas très mis en valeur, on regrettera que l’audioguide n’ait pas un mot pour le moine et pour son œuvre. Le grand spectacle de la localité qui en raconte l’histoire depuis presque 40 ans, a introduit le personnage de Pedro en 2024, signe peut-être d’une nouvelle place dans nos mémoires pour le bénédictin.
Quand vous irez visiter le monastère gardez bien en tête que s’il nous semble actuellement isolé dans un bourg de montagne, il fut un géant bénédictin qui durant des siècles vit se croiser une multitude de destins qui devaient marquer l’histoire de l’Espagne. On espère que peu à peu avec le travail actuel sur l’ouverture de plus en plus importante aux touristes, on saisira l’occasion pour redonner une place plus importante à la figure de Ponce de León.





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