vendredi 6 novembre 2026

Voyage au fil des pages… Catherine d’Aragon et Jeanne La Folle

 


Nous allons faire un pas de côté dans notre série sur la Granja que nous avons commencée fin octobre. Je profite de l’automne pour reprendre mes lectures en souffrance. Un livre arrivé cet été m’attendait, je l’avais repéré suite au visionnage de Juana la Loca. Vous pouvez retrouver ma critique du film en suivant ce lien. J’ai souhaité aller plus loin, et j’ai rapidement trouvé une référence récente : Catherine d’Aragon et Jeanne La Folle de Dounia Tengour.

Édité par Perrin en France, le livre décide de croiser le destin de ces deux filles des Rois Catholiques. C’est donc une double biographie qui relate le parcours de deux princesses espagnoles qui iront se marier à deux puissances ennemies, Jeanne aux Habsbourg et Catherine aux Tudor. Le livre est presque entièrement chronologique, la lecture est donc facile et le temps est pris pour bien expliquer la place de chaque personnage dans le destin des deux femmes.

Jeanne a six ans de plus que Catherine, cet écart va leur donner un regard différent, l’une va garder un souvenir bien plus précis de la Reconquista, par exemple. Le point commun est pourtant qu’aucune, au moment de leur naissance, n’est assez proche dans l’ordre de succession pour devenir reine de Castille et d’Aragon. Les deux aînées, Isabelle et Juan, et leur potentielle descendance doivent normalement suffire. Dans ce cas, les cadets, filles et garçons des familles aristocratiques, servent alors à tisser des alliances. Isabelle et Ferdinand vont donc, non sans mal, marier leurs filles. Dounia Tengour prend le temps d’expliquer, sans pour autant rendre le sujet indigeste, les enjeux et les âpres négociations, comme celle de la dot de Catherine. Dans le cas de cette dernière, il faudra des années pour arriver à un accord avec Henri VII, premier des Tudor à régner et futur beau-père de la princesse.

Jeanne la Folle ou la passionnée ?

Dès qu’on s’intéresse à l’histoire de Jeanne, une question divise nos contemporains : était-elle folle ou bien a-t-on monté cette histoire pour l’écarter du pouvoir ? On appréciera le point de vue modéré de Dounia Tengour sur la question. Les différents éléments qu’elle réunit laissent entrevoir que Jeanne avait sans aucun doute des fragilités psychologiques qui n’ont fait que s’aggraver au cours de sa vie. L’autrice évoque par exemple les mêmes traits de démence chez la grand-mère maternelle de Jeanne, Isabelle du Portugal. En revanche, Dounia Tengour n’évoque pas les différents descendants de la princesse qui furent aussi touchés par de graves problèmes psychologiques. On pense par exemple à son arrière-petit-fils, Carlos, héritier de Philippe II. Chez Jeanne, on dit que c’est sa passion pour son mari qui l’aurait fait basculer dans la folie. Le livre détaille ainsi les épisodes de perte de contrôle qui vont crescendo. On peut considérer que, jusqu’à la mort de sa mère, ces épisodes sont dissimulés autant que faire se peut. Après, son père puis son fils vont essayer de la garder à l’écart du pouvoir. Jeanne aurait-elle été en mesure de l’assurer ?

Par ailleurs, les sévices qu’elle va subir dans son isolement n’ont pu qu’aggraver son état. Mauvais traitements, privations et maltraitance sont au menu. À l’isolement à Tordesillas, rien n’est fait pour l’aider. La question qui n’est pas posée par l’autrice, c’est la situation des personnes déclarées « folles » à l’époque. D’autres monarques fous ont été isolés comme elle du pouvoir et privés de liberté pour rester invisibles (à la même époque, Christian II de Danemark, 1481-1559, ou Éric XIV de Suède, 1533–1577). Il aurait donc été intéressant de mettre en perspective l’histoire de Jeanne avec d’autres monarques privés de leur pouvoir sous les mêmes prétextes.

Catherine, la voix de la raison ?

De caractère très différent de sa grande sœur, Catherine a eu plus de temps pour se préparer à sa vie en Angleterre. Très joyeuse à l’origine, mais aussi très réfléchie, elle a le temps de communiquer de longues années avec son futur époux avant leur rencontre. Malheureusement, si elle aussi est amoureuse de son mari, ils ne vivront que quelques mois ensemble, la mort lui volant Arthur trop tôt. Veuve encore plus jeune que sa sœur, il faudra la remarier d’urgence avec son beau-frère, le futur Henri VIII. Enfin, urgence toute relative puisqu’il est trop jeune, mais la solution semble toute trouvée : le roi n’envisage pas de perdre la dot de sa belle-fille.

Le destin de Catherine va progressivement tourner au drame car ses vingt ans de mariage ne lui permettront pas de donner un fils qui vivra assez longtemps. La liberté dont bénéficient les rois en matière d’infidélité l’oblige aussi à une grande prudence. La trahison viendra même de ses plus proches, y compris de sa suite espagnole, dont certains profitent de l’isolement de la reine pour en tirer profit. Dounia Tengour, qui le souligne dans sa conclusion, montre bien qu’on ne peut pas simplement opposer le monde naissant de la Renaissance à un pouvoir masculin qui aurait tous les droits et à des femmes qui n’en auraient aucun. Catherine a prouvé dans sa gestion de l’Angleterre durant l’absence de son mari qu’elle pouvait conduire une armée et s’en faire obéir, même en pleine grossesse. Sa rivale, Anne Boleyn, est loin d’être soumise et manipule le pouvoir. C’est donc un portrait assez subtil du pouvoir féminin dans cette nouvelle époque qui est décrit. Le pouvoir des hommes ne fait pas tout non plus, puisque malgré le soutien du pape et de son neveu l’empereur Charles, fils de Jeanne, le mariage de Catherine sera bafoué par son deuxième mari.

Le portrait de la princesse puis de la reine Catherine est intéressant, car il va au-delà de ce qui est trop souvent fait, juste la première épouse de la collection d’Henri VIII. L’aborder comme fille d’Isabelle la Catholique permet de mieux la comprendre. On distingue par exemple ce qu’a pu lui offrir la religion comme refuge et donc la façon dont cette piété a été transmise à Marie Tudor, sa seule fille.

Un livre intelligent et accessible

On regrettera peut-être un petit manque dans cet ouvrage : une partie qui aurait analysé l’image des deux princesses dont nous avons hérité à travers les tableaux, les romans, les séries ou les films. Il aurait été très intéressant d’analyser les réécritures qui ont été proposées au fil des époques et des nations. Comment a été utilisée la folie de Jeanne ? L’image austère de Catherine ? Quelles différences dans le récit entre les artistes espagnols ou anglais selon les régimes successifs ? Peut-être ce souhait que j’exprime est-il la trace de ma première rencontre avec Catherine d’Aragon, dans la série anglaise Les Tudors, il y a presque vingt ans ?

Même s’il manque donc un travail sur la transmission de l’image des deux reines au fil du temps, je ne peux que vous conseiller la lecture aisée et très enrichissante de ce livre qui vous ouvrira une nouvelle fenêtre sur la famille des Rois Catholiques. Il vous appartiendra ensuite, par vous-même ou en piochant sur le blog dans la rubrique « Au fil des pages », de poursuivre votre exploration des descendants des Trastamare. Je vous invite par exemple, même si la lecture en est plus ardue, à parcourir L’Espagne de Philippe II (J. Pérez) pour découvrir l’histoire du petit-fils de Jeanne.

Bonne lecture et on se retrouve dans dix jours pour un nouvel article sur Philippe V, une autre dynastie.       


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